3. Le Tanya : la Torah écrite et œuvre maîtresse de la ‘Hassidout ‘Habad

Le Tanya, qu’on appelle aussi par respect, « le saint Tanya », est l’œuvre de base de la ‘Hassidout ‘Habad, écrite par Rabbi Chnéor Zalman de Lyadi (1745-1812), fondateur et premier Rabbi de ‘Habad Loubavitch. car il constitue le cœur de sa philosophie et de son mode de vie. Bien qu’il expose ses idées sous la forme d’une analyse érudite présentant un système métaphysique et mystique, le Tanya est en réalité le fruit de vingt années d’expérience personnelle de l’auteur dans les instructions et les conseils qu’il prodiguait à ses disciples. Ainsi, l’un des problèmes abordés dans le Tanya est celui de l’appel angoissé du Juif qui lutte pour dépasser l’abîme qui sépare le matériel du spirituel, et l’homme de D.ieu. Et la voix de l’auteur est celle du mentor : profonde et sacrée, et pourtant humaine et paternelle ; un tant exigeante, mais finalement rassérénant.

Dans le Tanya, les principaux concepts de la Kabbale, tant recherchés par l’homme moderne, acquièrent une véritable dimension pratique. Le Tanya fut publié pour la première fois en 1797. Les sept premières éditions parurent du vivant de l’Admour Hazakène et, au fil des ans, ce sont plus de quatre mille éditions, dans différents formats, qui furent imprimées dans de nombreux pays, régions et villes du monde. Des traductions ont paru en anglais, français, italien, arabe, espagnol, russe, portugais, allemand, et en braille, ainsi que de nombreux commentaires et ouvrages pédagogiques sur les thèmes développés dans le Tanya. L’auteur travailla sur le Tanya en élaborant le style et la forme avec une telle rigueur que l’œuvre fut considérée par ses disciples comme la « Torah Écrite » du ‘Hassidisme ‘Habad, où chaque mot, chaque lettre, ont leur signification.

En effet, Rabbi Chnéor Zalman l’a divisée en cinquante-trois chapitres, correspondant au nombre des parachiot (sections hebdomadaires) dans le Pentateuque. La tentative de l’auteur de réaliser une œuvre qui réponde aux besoins du plus grand nombre, aussi bien des esprits rompus à l’analyse poussée et à la recherche que des lecteurs moins érudits, a été une réussite totale. Les premiers y trouvent une profondeur inépuisable, ce qui a donné naissance à un certain nombre de commentaires pénétrants. Quant aux esprits moins érudits, ils peuvent y trouver, chacun selon ses capacités intellectuelles, des enseignements édifiants à des niveaux divers. Cette qualité, unie à l’autorité dont jouit l’œuvre, explique la diffusion exceptionnelle qu’elle a connue depuis sa parution jusqu’à nos jours.

1. Le « Guide des Egarés » de Maimonide et les « égarés » du Tanya : quelle différence ?

Le Tanya fut écrit, ainsi que l’indique l’auteur dans son avant-propos, à l’intention des « chercheurs » et des « égarés ». On est tenté de faire un parallèle entre notre auteur et son œuvre d’une part, et Maimonide et son Guide des Égarés, d’autre part. Les deux hommes présentent, en effet, plus d’un point commun. Chacun d’eux commença par établir sa réputation comme Talmudiste et Codificateur avant toute publication d’ouvrage philosophique ; tous deux avaient rédigé des Codes de Loi juive qui font encore autorité et sont très populaires ; chacun d’eux fut le père d’une école de pensée, nouvelle et durable, dans la philosophie juive ; l’un et l’autre entreprirent d’écrire une œuvre dont le but était d’aider ceux qui en avaient besoin, et de leur servir de guide dans leurs croyances religieuses ; enfin, les deux hommes soulevèrent, chacun de leur côté, une violente opposition parmi les dirigeants d’une partie des Juifs orthodoxes ; tous deux furent incompris et leurs traités philosophiques condamnés et mis au ban.

Toutefois, là s’arrête la comparaison. Le Guide des Égarés et le Tanya représentent deux systèmes fort divergents, aussi bien dans leur essence que dans leur forme. Quelque six siècles séparent les deux hommes dans le temps, de même que la distance géographique des pays respectifs où ils vécurent, et celle qui résultait du milieu culturel différent dans lequel chacun d’eux se développa. Maimonide est, philosophiquement parlant, le rationaliste par excellence ; Rabbi Chnéor Zalman est foncièrement un mystique. Les « égarés », pour lesquels chacun d’eux a écrit, appartenaient en fait à deux types d’homme totalement dissemblables. Maimonide a écrit pour l’homme dont la « perplexité » résultait de son désir de conserver ses croyances traditionnelles, celui que l’apparente contradiction entre tradition et philosophie troublait, sans qu’il pût renoncer à l’une ou à l’autre. Le but du Guide était donc de concilier les deux. Le problème de Rabbi Chnéor Zalman était tout autre.

La philosophie et la science ne préoccupaient guère à l’époque les masses juives d’Europe Orientale. Le mouvement de la Haskalah (mouvement intellectualiste du 19ème siècle) ne s’était pas encore sérieusement frayé un chemin dans l’esprit de ces masses. Rabbi Chnéor Zalman s’adressait à ceux « qui recherchent la droiture et aspirent à D.ieu et dont l’intelligence et l’esprit sont en proie à la confusion ; qui errent dans les ténèbres au service de D.ieu, impuissants à percevoir la lumière bénéfique cachée dans les livres.» En d’autres termes, il écrit pour ceux dont les croyances n’ont été troublées par aucun doute, mais qui recherchent simplement la bonne voie menant à D.ieu. En conséquence, on ne trouvera pas dans le Tanya le type de philosophie scolastique qui prédomine dans le Guide, ni une polémique, ni même une tentative d’aborder systématiquement nombre des problèmes sur lesquels s’attarda Maimonide.

Des croyances fondamentales, telles que l’Existence de D.ieu, la création ex nihilo, la Révélation, et d’autres, sont admises d’emblée par l’auteur. D’autres, telles que les attributs divins, la Providence, l’Unité, le messianisme, etc., sont traités comme faisant partie intégrante de son système éthique, et éclairés par la lumière de la Kabbalah. Le Tanya est essentiellement une œuvre d’éthique religieuse juive. L’auteur s’intéresse au premier chef aux forces du bien et du mal dans la nature humaine et le monde qui l’environne. Son objectif, comme nous l’avons déjà souligné, est de préparer la voie au summum bonum, et donc à l’apogée du service divin. Il connaît, bien entendu, l’existence de la littérature hébraïque traitant du même sujet. S’il a jugé nécessaire d’y ajouter une nouvelle contribution, ce n’est pas, comme il prend la précaution de le noter, en raison des lacunes des ouvrages précédents, mais parce que la réceptivité de l’esprit humain et ses réactions ne sont pas les mêmes devant des sollicitations, des stimulants, différents. Beaucoup d’ouvrages sur la philosophie et l’éthique juives furent utiles pour leur époque ou les collectivités spécifiques pour lesquelles ils furent conçus.

Le besoin se faisait sentir d’une perspective nouvelle (à la lumière de la doctrine ‘hassidique), ainsi que d’un « guide » capable de répondre à une aspiration universelle. Toutefois, l’auteur se rend compte que même son livre ou au moins certaines de ses parties ne peuvent être si simples qu’ils soient compris par tous. Aussi met-il en garde les plus cultivés afin qu’ils ne cèdent pas à une modestie déplacée et ne privent pas de leurs connaissances ceux qui les rechercheraient auprès d’eux pour une meilleure compréhension de ces « Discours ». Rabbi Chnéor Zalman avait une connaissance intime de ses « égarés ». Ils venaient en foule vers lui et le submergeaient de leurs interrogations écrites. La plupart d’entre eux étaient, certes, des gens simples ou ordinaires. Néanmoins, affluaient également ceux qui se consacraient à l’étude du Talmud, de même que des jeunes gens qui, portés vers la philosophie, cherchaient, comme lui quand il avait moins de vingt ans, un nouveau mode de vie et de nouvelles ouvertures à leurs élans intellectuels et spirituels. C’est en pensant à une telle audience, si largement différenciée, que l’auteur décida de la forme et du style à donner à son ouvrage.

En ce qui concerne cette forme et ce style, il ne faut pas oublier que bien avant de mettre par écrit ses enseignements et ses doctrines, l’auteur les avait exposés oralement dans ses prédications. Ses sermons et ses discours, prononcés pour la plupart le Chabbat et aux fêtes (ce qui explique leur style homilétique), furent transcrits de mémoire par ses disciples. Ces manuscrits circulèrent beaucoup parmi ses adeptes. Fréquemment, Rabbi Chnéor Zalman exposait ses doctrines sous forme d’épîtres, lesquelles, étant d’un intérêt général, étaient considérées par ses adeptes comme des lettres pastorales et recopiées un grand nombre de fois afin qu’elles connussent la plus grande diffusion possible. Avec les années, le nombre de ses adeptes s’étant considérablement accru, Rabbi Chnéor Zalman estima, ainsi qu’il l’explique dans son avant-propos, que l’heure était venue de résumer l’essentiel de ses enseignements sous forme d’un ouvrage qui remplacerait avantageusement les brochures qui circulaient, d’autant plus que nombre d’entre elles abondaient en erreurs résultant des transcriptions répétées, ou même d’un acte délibéré dû à la malveillance de ses adversaires. C’est ainsi que le Likouté Amarim, ou le Tanya, dans sa forme présente, vit le jour.

2. le chemin long et court

« Car cette loi est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu l’accomplisses » (30:11-14) C’est sur ce célèbre verset du Deutéronome (30:11-14) que se fonde le Tanya. L’Ecriture dit clairement ici que le respect des commandements divins est chose aisée (« très proche ») et qu’il s’effectue par trois canaux : la pensée (ton cœur), la parole (ta bouche) et l’action (que tu l’accomplisses). A un second niveau, « ton cœur » fait référence aux émotions, l’amour et la crainte de D.ieu que le cœur expérimente lorsqu’on accomplit un commandement positif (par amour), ou lorsqu’on respecte un interdit (par la crainte). C’est donc ces deux émotions qui constituent cette « chose très proche ». Mais finalement, est-ce si simple d’avoir l’amour et la crainte de D.ieu ? La Guémara n’interroge-t-elle pas : « la crainte de D.ieu est-elle une petite chose ? » Rabbi Chnéor Zalman veut mettre à jour les deux chemins par lesquels un Juif peut parvenir à la crainte et à l’amour. Proches tous les deux, l’un cependant est « long » (il consiste en une profonde méditation), l’autre est « court » (plutôt que de créer ces sentiments par la méditation, il s’agit de les révéler, de les « dévoiler » en tant qu’ils sont partie intégrante de chaque âme juive.

Le Talmud relate: « Rabbi Yehochoua, fils de ‘Hanania dit: Un jour alors que je voyageais, je rencontrai un enfant à un carrefour. Je lui demandai : « Quel est le chemin pour aller à la ville ? » Il me répondit : ce chemin-ci est court et long, celui-là est long et court. » Je choisis le chemin « court et long ». En arrivant à la ville, je vis mon chemin obstrué par des jardins et des vergers. Je rebroussai chemin et je dis à l’enfant : « Mon fils, ne m’as-tu pas dit que le chemin était court ? » L’enfant me répondit : « Ne vous ai-je pas dis aussi qu’il était long ? » Dans la vie aussi, il existe un chemin « court mais long » et un chemin « long mais court ». Le Baal HaTanya, sur la page de garde, définit ainsi son œuvre : sur le verset «Car cette loi est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu l’accomplisses » pour expliquer, avec l’aide de D.ieu, de quelle manière cette loi est en réalité extrêmement proche, d’une façon longue et courte. » La Torah et les Mitsvot sont l’étalon et le plan que le Créateur nous a donnés pour vivre selon le dessein qu’Il s’est fixé. Mais est-ce que ce plan est vraiment réalisable ? Est-ce que tout un chacun peut, en pensées, paroles et actions, être véritablement en accord avec les exigences de la Torah ?

La Torah est claire à ce sujet : « Car la mitsvah que Je t’enjoins aujourd’hui n’est pas hors de ta portée ni loin de toi. Elle n’est pas dans les cieux… ni au-delà des mers. Elle est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu l’accomplisses. » La Torah n’est un idéal abstrait mais bel et bien un objectif pratique et accessible. Mais comment ? Dans le Tanya, Rabbi Chnéor Zalman développe l’approche ‘Habad dans laquelle l’esprit et l’intellect jouent un rôle de premier plan. Tout d’abord, une personne doit étudier, comprendre et méditer sur les vérités essentielles de l’existence : la réalité de D.ieu qui transcende, embrasse et pénètre tout ; la racine et l’essence de l’âme et son lien intrinsèque avec son Créateur ; la mission que l’homme doit accomplir dans la vie, avec ses ressources et ses défis, à la fois externes et internes.

Étant donné que ces concepts sont extrêmement subtils et abstraits, on doit s’efforcer de les saisir « avec le labeur de l’âme et le labeur de la chair ». En raison de la supériorité innée de l’esprit sur le cœur que le Créateur a imprégnée dans la nature humaine, la compréhension et l’assimilation de ces concepts divins engendreront le développement des émotions appropriées dans le cœur : l’amour et la crainte de D.ieu. L’amour de D.ieu, c’est le désir insatiable de s’attacher à Lui et à être unifié avec son essence ; la crainte de D.ieu consiste à abhorrer tout ce qui porte atteinte à Sa volonté et érige des barrières entre Lui et l’homme. Enfin, quand un Juif a orienté son esprit et transformé son cœur, son respect des préceptes de la Torah devient un acquit. Il aspire à l’accomplissement des mitsvot avec chaque fibre de son être, car elles sont le pont entre lui et D.ieu, des moyens grâce auxquels il peut se connecter à son Créateur.

Toute transgression de la volonté de D.ieu perturbe sa relation avec D.ieu et va à l’encontre de son vrai moi. Mais une personne peut se demander :« Pourquoi dois-je peiner toute ma vie à suivre cette discipline de l’esprit et du cœur ? Pourquoi ne pas adopter l’approche simple directe qui consiste à ouvrir des livres et suivre ses instructions? Je suis un simple Juif et la réalisation de ces hauts niveaux spirituels tels que «la compréhension du Divin», «l’amour de D.ieu», et «la crainte de D.ieu » sont bien au-delà ma portée. Je sais la vérité, je sais ce que D.ieu veut de moi, et la Torah énonce très clairement les choses à faire et à ne pas faire dans la vie. J’ai une nature égocentrique et matérialiste? Une inclination innée vers les désirs nocifs et autodestructeurs ? Je vais les contrôler. Ma foi, ma détermination et ma volonté feront le travail. Ceci, cependant, est le chemin court, mais long.

Certes, ce chemin est la ligne la plus directe et simple entre deux points, et donc a priori le plus sûr moyen d’arriver à la ville, mais en vérité, l’approche directe est une impasse. Comme le chemin que Rabbi Yehochua a d’abord choisi, il semble mener tout droit à la ville, mais en fait, ce n’est pratiquement jamais le cas. Car c’est un chemin de lutte sans fin, la scène d’un duel perpétuel entre l’âme animale de l’homme et l’aspiration sans cesse ascendante de son âme divine. Il est vrai que l’homme a été doté du libre-arbitre et du courage nécessaire pour pouvoir surmonter toutes sortes de défi moral, mais la possibilité d’un échec, à D.ieu ne plaise, existe aussi. Peu importe combien de fois il va triompher, demain sera une autre épreuve. Sur ce chemin court et long, on peut gagner une bataille après l’autre, mais ce ne sera jamais une victoire décisive dans la guerre de la vie. D’autre part, le long chemin, mais court est sinueux, escarpé, fastidieux, et aussi longue que la vie elle-même. Il est empli de hauts et de bas, de revers et de frustrations. Elle exige constamment une énergie intellectuelle et émotionnelle de la part de l’homme. Mais c’est un chemin qui mène, doucement mais sûrement, vers la destination à laquelle on aspire. Quand on acquiert une aptitude et le goût intellectuel pour le divin, quand on développe un désir pour le bien et un dégoût pour le mal, alors la guerre est gagnée. La personne s’est transformée en une personne dont chaque pensée, parole et action sont naturellement en harmonie avec son moi essentiel et son but dans la vie.