1. Les débuts du ‘Hassidisme

Fondateur du ‘Hassidisme général, le Baal Chem Tov naquit le 18 Eloul 5458 (1698), à Okoup, en Podolie. L’histoire du ‘Hassidisme commença le 18 Eloul 5494 (septembre 1734), date à laquelle Rabbi Israël Baal Chem Tov accepta d’assumer la charge de diffuser cet éclairage nouveau du Judaïsme qu’allait constituer la tradition ‘hassidique. Pendant les dix années qui précédèrent, le Baal Chem Tov avait déjà préparé le chemin, mais de façon secrète, avec la collaboration des justes cachés qui parcoururent villes et villages d’Europe Centrale et de l’Est pour poser les jalons de son action future.

Bien que le ‘Hassidisme ait souvent été présenté comme un mouvement social réhabilitant les couches les plus modestes de la société juive, l’action menée par le Baal Chem Tov envers les Juifs érudits ne fut pas moins salutaire et fondamentale. Ceux qui, grâce à leurs moyens intellectuels et financiers, avaient eu accès à la connaissance, s’étaient peu à peu érigés en une véritable caste. Leur éthique était principalement fondée sur le niveau d’érudition qui leur conférait le titre de talmid hakham (sage, érudit) et leur octroyait le droit de dédaigner le petit peuple, les amé haarets (les ignorants). Ces derniers, au contraire, devaient leur témoigner le plus grand respect.

Dans ce contexte, l’enseignement du Baal Chem Tov, fondé sur l’ésotérisme, (la mystique juive puisant aux sources de la Kabbale), apportait aux érudits une juste vision du monde dans laquelle chaque être avait une place, où un service divin sincère, voire spontané, primait sur les valeurs purement intellectuelles. La connaissance des textes devenait alors la clé d’une éthique fondée sur une profonde humilité et un véritable amour du prochain. Aimer son prochain, disait le Baal Chem Tov, c’est se sentir concerné même par celui que l’on ne connaît pas. Ceux parmi les érudits qui recherchaient un lien avec leur Créateur s’étaient tournés vers les livres de Moussar, morale juive qui prônait la négation de toute valeur matérielle. En particulier, le corps devait être soumis à force jeûnes et mortifications afin de briser ses désirs qui constituent une entrave à l’expression de l’âme.

Là aussi, le ‘Hassidisme, qui considère la joie comme une composante fondamentale du Judaïsme, apporta une optique nouvelle. Si D.ieu a créé un monde physique, c’est pour que l’homme l’utilise dans son service divin. En particulier, le corps, que le Baal Chem Tov compare à un âne qui ploie sous le fardeau des commandements qu’on lui impose, ne doit pas être brisé, mais éduqué de façon à ce que lui aussi puisse ressentir les bienfaits et la nécessité du service divin. Plus généralement, pour le Baal Chem Tov, aucun élément de la Création n’était laissé au hasard. Même les circonvolutions d’une feuille lorsqu’elle tombe de son arbre procèdent de la volonté divine. Dans une telle optique, la matière et le corps ont un rôle bien précis vers lequel l’homme se doit de les conduire.

L’importance historique de l’action du Baal Chem Tov lui fut confirmée le jour du Nouvel An juif de l’année 5507 (1747), comme il l’a relaté à son beau-frère, Rabbi Guerchon de Kitov dans une missive : « ... Ce jour-là, j’ai réalisé une ascension de mon âme, comme cela t’est connu, et j’ai été témoin de scènes extraordinaires que je n’avais jamais vues jusqu’ici... Je suis monté de niveau en niveau jusqu’à la sphère du Machia’h. Là, il apprenait avec les maîtres du Talmud, les justes et les sept bergers du peuple juif. Une très grande joie dont je ne connaissais pas la cause régnait parmi eux. Je pensais alors que cette joie provenait du fait de mon décès, à D.ieu ne plaise, mais je sus par la suite que j’étais toujours vivant, car les processus spirituels que je provoquais à l’aide de leurs enseignements leur procuraient une grande satisfaction.

Toutefois, je ne pus jamais savoir la raison de leur joie. Je demandai au Machia’h : « Quand venez-vous, Maître ? » Il me répondit : « lorsque ton enseignement se diffusera et se révélera dans le monde et que tes sources, qui consistent en ce que je t’ai enseigné et que tu as compris, se répandront au dehors... » Cette réponse du Machia’h au Baal Chem Tov, qui atteste de la relation entre son enseignement et l’avènement des temps messianiques, a été, depuis lors, pour le mouvement hassidique, un véritable manifeste du caractère universel de sa portée. Répandre les sources au dehors signifie, pour le ‘Hassidisme, amener ses enseignements jusqu’aux niveaux les plus éloignés du Judaïsme, à ceux qui situent en dehors de toute démarche religieuse. Ce message est resté, jusqu’à nos jours, l’héritage spirituel du Baal Chem Tov qui quitta ce monde le 6 Sivan 5520 (1760), laissant derrière lui un mouvement structuré qui a su traverser l’histoire jusqu’à nous.

I. Le Maguid de Mézéritch

Successeur du Baal Chem Tov, Rabbi Dov Ber, appelé aussi le Maguid de Mézéritch, qui structura la ‘Hassidout, naquit à Loukatch, vers 5464 (1704), à son père, Rabbi Avraham. Encore enfant, il apparut qu’il possédait des capacités hors du commun et il fut envoyé à Lvov, dans la Yechiva du « Pnei Yochoua ». Là, il accumula de profondes connaissances du Talmud. Un an après que la Baal Chem Tov ait quitté ce monde, le Maguid prit la tête des ‘Hassidim et s’installa à Mézéritch. C’est de là qu’il délégua ses émissaires auprès de toutes les communautés d’Europe Orientale, afin de diffuser les idées de la ‘Hassidout.

En effet, si le Baal Chem Tov fit de nombreux voyages pour diffuser ses enseignements, le Maguid le fit en restant chez lui. Du reste, la ‘Hassidout était d’ores et déjà connue, jusque dans les contrées les plus reculées. Mézéritch devint alors un grand centre, attirant des milliers de Juifs qui, ayant eu connaissance des enseignements délivrés par les émissaires, étaient désireux de rencontrer le maître. Ainsi, le cercle de ceux qui étudiaient la ‘Hassidout s’élargit considérablement et, en 5525 (1765), trois grands centres furent créés, l’un à Loubavitch, dirigé par Rabbi Issakhar Dov, le second à Karlin, dirigé par Rabbi Aharon et le troisième à Horodok, dirigé par Rabbi Mena’hem Mendel de Vitebsk.

2. L’annonce de la naissance d’une âme nouvelle

Rabbi Baroukh avait épousé la Rabbanite Rivka le 17 Eloul 5503 (1743) et, n’ayant pas encore d’enfant au bout d’un an de mariage, ils décidèrent de se rendre auprès du Baal Chem Tov, à Medziboz, pour lui demander sa bénédiction. Leur maître les bénit alors et les assura qu’un an plus tard jour pour jour, avec l’aide de D.ieu, un fils naîtrait dans leur foyer. Cette promesse leur fut adressée le 18 Eloul 5504 (1744), jour du quarante-sixième anniversaire de Rabbi Israël Baal Chem Tov.

Le premier soir de Roch Hachana de l’année 5505, les disciples du Baal Chem Tov notèrent un changement surprenant sur le comportement de leur maître. En effet, au lieu du visage solennel et grave qu’il montrait traditionnellement du premier jour du mois d’Eloul au jour de Yom Kippour, le Baal Chem Tov avait ce soir-là un visage rayonnant de joie. Son enthousiasme continua durant les dix jours qui séparaient Roch Hachana de Yom Kippour à l’issue duquel, le maître du ‘Hassidisme était au comble de l’exaltation. Celle-ci se prolongea jusqu’à la fin du mois de Tichri. Les disciples du Baal Chem Tov furent très surpris par l’attitude de leur maître, mais nul ne put en connaître la raison.

Après les fêtes, Rabbi Baroukh et son épouse prirent congé du Baal Chem Tov qui les bénit avec chaleur. La Rabbanite Rivka, profondément marquée par sa visite à Medziboz, promit au Baal Chem Tov que, lorsque D.ieu réaliserait sa bénédiction, elle consacrerait son fils à l’étude et au service de D.ieu dans le chemin qu’avait tracé leur maître. À son retour, la Rabbanite Rivka se rendit à Vitebsk chez la sœur de Rabbi Baroukh pour lui faire part de la bénédiction de leur maître. Elle lui relata avec enthousiasme leur séjour à Medziboz et l’étonnant comportement du Baal Chem Tov pendant les fêtes de Tichri. Puis, la Rabbanite Rivka, qui était une femme d’une grande érudition qu’elle tenait cachée, lui demanda de lui fixer un programme d’étude pour qu’elle se prépare spirituellement à la naissance de son enfant. Deux mois après leur retour à Lyozna, la Rabbanite Rivka put annoncer avec joie à son mari que la bénédiction de leur maître s’était réalisée. Rabbi Baroukh tint alors à aller faire part personnellement de la bonne nouvelle au Baal Chem Tov.

Au début du mois d’Adar, il se rendit donc à Medziboz. Dès qu’il annonça l’événement au Baal Chem Tov, celui-ci prononça la bénédiction « Béni soit Celui qui nous a fait vivre, nous a fait exister et nous a amenés en ce temps-là » en omettant le nom de D.ieu. Rabbi Chnéor Zalman Baroukhovitch naquit le mercredi 18 Eloul 5505 (1745). Descendant en droite ligne du Maharal de Prague, l’arbre généalogique de sa famille remonte au roi David. Le Baal Chem Tov, dont la bénédiction contribua à cette naissance, indiqua aux parents de quelle façon il fallait éduquer l’enfant. Son âme, en effet, issue du monde spirituel d’Atsilout (le premier des quatre mondes spirituels, Atsilout, Briah, Yetsirah et Assyah), descendait sur terre pour la première fois, avec la mission de traduire son propre enseignement dans les termes de la raison. Ce jour-là était aussi celui de l’anniversaire du Baal Chem Tov. Lorsque celui-ci sortit de son bain rituel, à Medziboz, il montra une joie exceptionnelle qui ne manqua pas d’étonner ses disciples. Comme chaque année, il les invita à un festin en l’honneur de son anniversaire. Au cours du repas, le Baal Chem Tov déclara : « Le mercredi, les luminaires ont été suspendus. Ce mercredi, quatrième jour de la semaine où on lira la Haphtara commençant par les mots : « Lève-toi, ma lumière… ». Une âme nouvelle est descendue en ce monde. Cette âme éclairera le monde par la connaissance talmudique ainsi que par la pensée hassidique. Elle donnera toutes ses forces pour les chemins du ‘Hassidisme et elle réussira jusqu’à l’avènement des temps messianiques. »

3. La jalousie des anges

Le Baal Chem Tov donna une explication hassidique des mots « celui-ci nous consolera » fondée sur le Midrache expliquant qu’avant que Noé naisse, les hommes ne connaissaient pas encore la charrue. De même, le Baal Chem Tov disserta sur le verset « Le huitième jour, on circoncira la chair de son prépuce » le jour de la circoncision du Baal Hatanya. Lorsque le Maguid de Mézéritch devint le disciple du Baal Chem Tov, celui-ci lui expliqua la raison de sa joie durant cette année-là.

D’après la tradition ésotérique, une âme revient dans ce monde à plusieurs reprises jusqu’à la réalisation de la mission qui lui est assignée. Lorsqu’une âme descend pour la première fois, elle est dotée de forces exceptionnelles. À la sortie d’Égypte, la quasi-totalité des âmes étaient dans ce monde et la descente d’une âme nouvelle est dès lors devenue un événement dont la rareté provoque la jalousie des anges eux-mêmes. Alors que le retour d’une âme demande un an de préparation, la descente d’une âme nouvelle requiert trois ans de préparation spirituelle.

Trois ans avant la naissance du Baal Hatanya, le Baal Chem Tov fut informé de la descente prochaine d’une âme nouvelle dans ce monde, mais n’avait aucune notion de sa destination. Même lorsqu’il bénit Rabbi Baroukh et son épouse, il ignorait que leur fils posséderait cette âme. Ce n’est qu’au début de l’année 5505 qu’il sut que ses prières avaient été exaucées et que cette âme allait arriver dans le foyer de son disciple, ce qui lui procura une joie sans limites. À un an, le jeune Zalman parlait déjà comme un adulte. Régulièrement, le Baal Chem Tov était, à sa demande, tenu informé de tout ce qui le concernait. Très tôt, les qualités intellectuelles de Rabbi Chnéor Zalman furent reconnues. À deux ans, il témoignait d’une mémoire hors du commun et d’une intelligence fabuleuse. À trois ans, il fut conduit chez le Baal Chem Tov, qui lui coupa les cheveux pour la première fois et le bénit. Par la suite, il ne devait plus jamais le revoir. À cinq ans, sa connaissance de la Torah était immense. Il pouvait expliquer clairement le passage du Talmud le plus ardu. Déjà, lors de sa Bar Mitsva, les plus grands érudits le déclarèrent apte à discuter la Loi et lui décernèrent le titre de « Gaon ».

4. Rencontre de Rabbi Chnéor Zalman avec le Maguid de Mézéritch

Après la fête de Pessa’h qui suivit son vingtième anniversaire, le Baal Hatanya décida, avec l’accord de son épouse, de se rendre en un lieu où il pourrait parfaire ses connaissances et son service de D.ieu. Le Baal Hatanya raconte :

« Un jour où j’enseignais le Chné Lou’hot Habrit (ouvrage de Rabbi Isaïe Horowitz, (1565-1630), également connu sous le nom Shelah haKadoch) à mes disciples, étude à laquelle je consacrais plus d’une heure chaque jour, je me mis à penser que je devrais m’exiler, comme c’était alors la coutume des érudits. A cette époque, deux villes avaient acquis une grande renommée auprès des érudits. La première était Vilna qui se distinguait par son étude et ses maîtres à la tête desquels se trouvait Rabbi Elyahou, le Gaon de Vilna. La seconde était Mézéritch, en Wohlynie. Je me suis demandé où je devais me diriger, mais je ne pouvais me décider. Mon frère, Rabbi Yéhouda Leib, qui était un homme clairvoyant, me conseilla d’aller à Mézéritch. Je savais qu’à Vilna on pouvait apprendre à étudier, et à Mézéritch, à prier. Je savais étudier, mais je ne connaissais pratiquement rien de la manière de prier. Je partis donc à Mézéritch. »

Ce voyage fut entrepris avec la bénédiction de son épouse, mais celle-ci mit cependant la condition de ne pas la quitter plus de dix-huit mois. Elle se procura la somme de trente roubles d’argent qui lui permit d’acquérir un cheval et un carrosse. Le Baal Hatanya entreprit donc ce voyage en compagnie de son frère. Lorsqu’ils atteignirent Arsha, sur leur route, le cheval mourut. Le Baal Hatanya mit immédiatement cet événement en relation avec le fait que son frère n’avait pas demandé à son épouse la permission d’entreprendre ce voyage. Il lui dit alors : « Il semble que tu ne doives pas poursuivre ce voyage. Retourne donc chez toi et je me rendrai seul à Mézéritch. De tout ce que j’y apprendrai, je te réserverai une part ». Puis il continua sa route à pied.

Le Baal Hatanya raconte : « Les premiers jours après mon arrivée, je vis le Maguid de Mézéritch et ses disciples consacrer la majorité de la journée et de la nuit au service de D.ieu par la prière. Les trois prières étaient précédées de longs préparatifs et suivies d’une reprise de conscience du monde ici-bas. On se préparait, de même à la lecture du Chéma Israël avant le coucher et au Tikoune ‘Hatsot (lit. réparation de minuit) rituel des lamentations récitées après minuit en commémoration de la destruction du Temple de Jérusalem). Quant à moi, mon service de D.ieu fondé sur le rituel du Arizal (Rabbi Isaac Ashkenazi Louria (1534-1572), rabbin et kabbaliste, fondateur de l’école kabbalistique de Safed), avec les commentaires du Chné Lou’hot Habrit, était limité dans le temps, aussi bien les jours de semaine que les jours de fête ou le Chabbat. La plus grande partie de mon temps, je m’efforçais d’acquérir des connaissances talmudiques, juridiques, kabbalistiques et philosophiques. Et bien que le service de D.ieu du Maguid et des plus vieux de ses disciples m’ait impressionné, je décidai de retourner chez moi pour me consacrer à mon étude des parties exotériques et ésotériques du Judaïsme avec plus d’assiduité encore. Lorsque je pris le chemin du retour, je me rappelai que j’avais oublié un objet qui m’appartenait dans la salle d’étude et je retournai sur mes pas pour le récupérer.

Lorsque j’entrai dans la salle, je trouvai le Maguid occupé à résoudre un problème qui se posait sur le poumon d’un animal abattu rituellement qui lui avait été soumis. Je prêtai l’oreille aux arguments développés par le Maguid sur cette question et je fus impressionné par leur profondeur et le niveau d’érudition qu’il montrait sur le sujet. Cet événement me fit revenir sur ma décision et je résolus donc de rester encore quelques jours à Mézéritch ».

C’est alors que le Maguid révéla au Baal Hatanya que son maître, Rabbi Israël Baal Chem Tov, lui avait dit au nom de son maître, A’hya HaChiloni, qu’un jour viendrait où se présenterait à lui le fils de Rabbi Baroukh, qui était l’un de ses disciples. Ce fils qui possédait une âme nouvelle et se nommait Rabbi Chnéor Zalman, repartirait puis reviendrait vers lui et le prendrait comme maître. Alors, le Maguid devrait lui dévoiler qui il était vraiment et que sa mission consistait à enseigner les chemins du ‘Hassidisme. Et même si cette tâche devait présenter certains dangers au début, il « finirait par s’élever très haut ». « Mon Maître et moi-même, ajouta le Baal Chem Tov, prierons pour lui et pour ceux qui s’attacheront à lui dans toutes les générations jusqu’à l’avènement des temps messianiques. » En entendant ces paroles le Baal Hatanya se mit à trembler de tous les membres et des larmes coulèrent de ses yeux.

5. L’étude avec Rabbi Avraham « l’Ange »

Le Maguid de Mézéritch aimait tout particulièrement Rabbi Zalman de Lyadi, son disciple, et se montra très proche de lui lors de son séjour à Mézéritch. C’est à lui qu’il confia la mission de rédiger un Choul’hane Aroukh, le Code de Lois Juives. Il lui fixa, entre autres, un temps d’étude avec son fils Abraham (surnommé par les ‘hassidim polonais « HaMalakh - l’ange » et « HaKadoche - le saint » par les ‘hassidim de Russie), qui était un grand érudit tant en matière talmudique qu’ésotérique. Leur étude se divisait en trois heures où le Baal Hatanya enseignait le Talmud à Rabbi Abraham et trois heures où Rabbi Abraham lui prodiguait à son tour ses connaissances ‘hassidiques. Souvent, le Baal Hatanya reculait en cachette les aiguilles de la montre pour prolonger le temps d’enseignement de Rabbi Abraham. De temps à autre, le Maguid enseignait lui-même à son fils et laissait le Baal Hatanya se joindre à eux, ce qui permit au Baal Hatanya d’acquérir une solide connaissance en matière de pensée ‘hassidique.

6. Le plus jeune et le plus érudit

Aux yeux des disciples du Maguid, qui étaient de grands érudits dont certains étaient déjà des maîtres de l’époque, le Baal Hatanya, qui était bien plus jeune qu’eux, se présentait comme un jeune homme droit et doté de qualités de cœur et d’esprit, mais sans plus. De ce fait, les plus vieux disciples du Maguid n’hésitaient pas à le charger de différentes courses que le Baal Hatanya exécutait avec la plus grande joie car, se disait-il, il servait ainsi des érudits, ce qui constitue, selon nos sages, une préparation à l’acquisition des connaissances du Judaïsme.

Un jour, le Maguid prononça devant ses disciples un discours difficile à saisir de par sa profondeur. Ceux-ci lui demandèrent alors de bien vouloir le répéter afin qu’ils le comprennent. Le Maguid leur répondit: « Demandez en mon nom au jeune Chnéor Zalman de vous l’expliquer. » Cette affirmation de leur maître étonna les disciples au plus haut point. Ils se rendirent donc auprès du Baal Hatanya et lui firent part de la demande du Maguid. Le Baal Hatanya fut très gêné par cette requête. Il savait que, s’il révélait sa grande érudition aux disciples, ceux-ci ne lui demanderaient plus aucun service, ce qui le priverait de son mérite. Cependant, il s’agissait d’un ordre de son maître auquel il aurait du mal à se soustraire. Il s’accorda donc une journée de réflexion et les pria de revenir le lendemain. Sa décision fut d’accomplir les paroles de son maître et lorsque ses condisciples se présentèrent devant lui le jour suivant, il leur expliqua le sens du discours du Maguid avec une aisance et une clarté déconcertantes.

Depuis, les autres disciples montrèrent à son égard le plus grand respect. Ils n’osèrent plus se servir de lui comme ils le faisaient auparavant. Un jour, Rav Pin’has et Rav Schlemke, qui dirigeaient les communautés de Nicholsburg et de Francfort, durent s’en retourner chez eux. Avant de prendre la route, ils allèrent, comme de coutume, prendre congé de leur maître et profitèrent de cette occasion pour lui poser deux questions : la première portait sur un sujet difficile développé dans le Zohar et la deuxième était : qui est réellement le Baal Hatanya ? Le Maguid affirma qu’il était bien plus difficile de répondre à la seconde question qu’à la première et, en fait, leur seconde question resta sans réponse. Le Baal Hatanya respecta la condition mise par sa femme sur son séjour à Mézéritch et, au bout de dix-huit mois, il revint chez lui pour quelque temps. Sur le chemin du retour vers Vitebsk, il en profita pour diffuser dans les communautés où il passait l’existence de son maître, sa grandeur spirituelle et son érudition hors du commun. Outre les trésors de connaissance et de spiritualité qu’il rapportait de son premier séjour à Mézéritch, le Baal Hatanya avait entendu de son maître ce que le Baal Chem Tov lui avait révélé :

Son âme provenait du monde d’Atsilout.

Elle était descendue dans ce bas monde pour y révéler une forme intellectuelle de la pensée ‘hassidique.

Le déclenchement des facultés intellectuelles pouvait se faire par une mélodie qui élevait l’homme vers D.ieu puis amenait le divin ici-bas.

Le Baal Hatanya reçut du Maguid de Mézéritch tous les concepts et les comportements que le Baal Chem Tov avait développés à propos de l’amour du prochain. Du Maguid lui-même, il apprit la façon d’arriver à un véritable amour de D.ieu ainsi qu’à un puissant amour de la Torah. A la veille de Roch Hachana 5533 (1773), le Maguid écrivit son testament, indiquant ce que devait être, après son décès, le comportement des ‘Hassidim en général et de son fils, Rabbi Avraham, en particulier. Il écrivit que « l’avis de mon élève, Rabbi Zalman, auteur du Choul’hane Aroukh, peut être considéré comme une petite prophétie. Il faudra, en tout point, se conférer à son opinion, car, même s’il avait vécu à l’époque du Baal Chem Tov, sa personnalité aurait été tout à fait remarquable. » Peu après, le 19 Kislev 5533 (1773), le Maguid quitta ce monde, à Anipoli.